Comment en vouloir à un homme qui vous attendrit avec des casseroles ?!
Me voici arrivée dans cette petite ville de Cappadoce que j’affectionne tant. Pour un mois entier. C’est déjà tout une expérience. Un mois en
Turquie, dans une petite ville, pendant le Ramadan. Retraite d’écriture. Un mois de mise au vert et au calme. Un mois pour faire le point loin du tumulte de ma vie marseillaise. Un mois comme une
dernière chance d’écrire cette p… de thèse. Un mois aussi pour avoir le cœur net de ma relation avec Y. Que sommes-nous l’un pour l’autre ? Des amis qui couchent ensemble ? D’ex-amants qui
cherchent à mettre un point final à une histoire interrompue ? Deux joueurs solitaires qui se cherchent et s’affrontent ? Et puis, je dois l’avouer, cette idée vague que Y. pourrait bien être ce
père potentiel que je cherche pour mon enfant… Que cette histoire au long cours est certainement la seule qui pourrait constituer un mythe fondateur dicible à un enfant… Pas une histoire d’un
soir, pas seulement une histoire de c.. Une histoire avec une histoire justement : des images, des lieux, des noms, des anecdotes, un attachement à cette région, et aussi il y a 10 ans, un petit
quelque chose de romantique et de romanesque, des sentiments.
J’appréhende ce mois avec Y. Dans le bus qui m’amène d’Istanbul, je regrette déjà ma décision. Qu’est ce que je fous là ? Cela va être un
fiasco à nouveau, je le sais d’avance, je le sens. Mon enthousiasme au moment de mon retour en juin et d’il y a un mois quand j’ai pris mon billet d’avion s’est émoussé et a laissé place à des
sentiments mitigés et à une inquiétude dubitative. L’excitation provoquée par nos échanges msn s’est affaiblie, les quelques rencontres faites entretemps ont eu raison du virtuel et du fantasme.
Encore une fois, le soufflé de mon désir n’a pas résisté au temps qui passe et à l’attrait de la nouveauté. Je balance entre ma résolution d’aller jusqu’au bout des choses pour ne pas avoir de
regrets et ma lucidité face à ma manie de m’embringuer dans des histoires qui ne sont pas pour moi, avec des hommes qui me sont nocifs. Sûrement les deux faces d’une même attitude qui me pousse à
ne pas faire les choses à moitié.
La seule différence avec « avant », c’est qu’effectivement je suis maintenant consciente de ce travers. Mais comme quoi, cela ne m’empêche pas
de fonctionner de la même façon, tête baissée dans l’échec. Quelques résurgences d’un moi antérieur qui à trop idéaliser se casse les dents sur la réalité… sauf que désormais, les dents sont
solides et le cœur inatteignable…
Comme la dernière fois, pas d’accueil passionné c’est le moins que l’on puisse dire. Une bise sur la joue, je ne me souviens déjà plus s’il y
eut un sourire. Peut être, si. Je verse ce manque d’effusion pour une pudeur de ne pas montrer ses sentiments en public, surtout ici, dans cette petite ville où tout le monde se connaît et où les
ragots doivent aller bon train. J’imagine ce qui peut se dire : « Y. a trouvé une petite amie française ! ». Moi, je ne vois pas où est le mal ? Il n’y a pas de honte à m’avoir pour petite amie !
Je suis même plutôt une petite amie tout ce qu’il y a de valorisant : jeune, mignonne, souriante. Mais allez savoir… ? Et en outre, je ne suis pas vraiment une petite amie… Peut-être ce fameux
respect dont il m’a parlé quand je lui reprochait gentiment son manque d’attention pour moi en public : « respect des autres » me dit-il. Et le respect pour moi ? Moi, je me sens un peu humiliée
de cette indifférence (feinte ?) et à mon sens, ridicule. Tout le monde voit bien que je vis chez lui, et personne ne doit s’imaginer que je dors dans la chambre d’amis… Et entre me passer la
main aux fesses et me sourire, voire me regarder de temps en temps, il y a une marge… Moi, je n’appelle pas cela respect, j’appelle cela hypocrisie. Respect des conventions, oui ! Et je ne
supporte plus cette hypocrisie qui consiste à faire semblant d’être ce que tout le monde voudrait, à sauver les apparences,les apparences de quoi d’ailleurs ? Alors que personne n’est dupe et que
sûrement tout le monde s’en fiche. Si encore, il y avait quoi que ce soit de honteux dans ce qui est caché, mais non. J’en ai soupé de ce fameux respect, qu’ailleurs on baptise honneur, ‘achouma,
et qui brime l’expression des sentiments et des émotions. Maroc, Turquie, même combat ?
Pas question de revivre cela. Je suis qui je suis et comme je suis. Plus question de me taire, de faire semblant, de respecter des règles qui
ne sont pas miennes, de me conformer à une image, d’essayer de deviner les messages subliminaux que ces messieurs me lancent et que je suis censée décrypter comme une virtuose du renseignement.
Non ! Vous avez quelque chose à me dire : vous avez envie de moi, vous me trouvez jolie, voire vous m’aimez, ou je vous agace, et bien dites le ! Je ne vais plus essayer de découvrir vos émotions
sous le masque de votre pudeur et de votre incapacité à communiquer, à me perdre en conjectures souvent erronées, ni à attendre de percevoir le moindre signe lancé. En retour, vous aurez droit à
mes expressions les plus brutes. Les choses doivent être dites, clairement et précisément.
Pas passionnées non plus les retrouvailles des corps ! Arrivés à la maison, Y. n’a qu’une idée en tête, me sauter ! Je n’ai rien contre, c’est
sûrement la seule chose qui nous rassemble, mais encore une fois, il y a la manière. Je sais qu’il a envie de moi et ses gestes empressés montrent certainement son impatience et son abstinence
depuis deux mois. Je ne peux pas en dire autant évidemment… Mais qu’il parte aussitôt la chose faite sous le prétexte de clients qui l’attendent m’énerve. Pour quelqu’un qui m’a déclaré vouloir
me faire l’amour des heures, voire des journées entières, c’est décevant. Tout a été tellement rapide que je croyais n’en être qu’aux préliminaires, qu’il se rhabillait déjà. Je reste comme une
idiote sur le lit en le regardant partir. Sans un baiser bien sûr, il ne faudrait pas verser dans le sentimentalisme. Ce serait un autre que lui, je crierais au goujat…
Et tout m’agace finalement. Il me déçoit et pourtant je dois avouer que rien n’est surprenant. Il se comporte comme il l’a déjà fait les deux
dernières fois où nous nous sommes retrouvés. Distant, peu attentionné, sans tendresse aucune, taciturne, incapable de proférer un compliment ni aucun intérêt sur ma vie, me répétant ce que je
dois faire ou pas chez lui, comme si j’étais une gosse ou une idiote, s’endormant dès la copulation terminée, elle aussi silencieuse, refusant la moindre discussion et m’opposant un mur de
silence infranchissable, hermétique aux mots et aux explications.
Pourtant, je perçois des signes… Et oui, malgré tout j’essaie de décrypter les signes… Subliminaux, il faut bien le dire… Ce petit mot
affectueux pour m’appeler, le même que celui qu’il emploie avec ses amis d’enfance… Sa main qui serre ma cuisse et qui semble s’apparenter à un geste de tendresse… Cette insistance à me dire que
je vais être bien et tranquille pour écrire chez lui…
Mais un petit diable me dit aussi que ce mot gentil ne m’est pas réservé et qu’il l’emploie justement avec tellement de gens, que sa main sur
ma cuisse est juste l’expression d’un désir immédiat et que son accueil se limite à m’offrir un lieu paisible et que ma présence ne se justifie que par cette nécessité d’écrire…
Pourtant, je me laisse encore avoir avec une batterie de casseroles ! Lui faisant remarquer qu’il n’y avait dans ses placards rien qui me
permette de faire la cuisine, dans l’heure, je le vois revenir avec une avalanche de poêles, de casseroles et autres ustensiles… et un kilo de pêches juteuses. Et inévitablement cela m’attendrit
! Qu’il se préoccupe à ce point de mon confort, qu’il l’ait fait dans l’instant, que ces yeux attendent mon approbation lorsqu’il déballe tous ses achats, et qu’il m’embrasse en
repartant.
Je me trouve vraiment tarte, me laisser attendrir par des casseroles, moi qui me suis jurée de ne plus jamais être autre chose pour un homme
qu’une séductrice et un objet de désir !
De vous à moi