De vous à moi

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Dimanche 7 septembre 2008
L’idée rôde quelque part dans mon esprit, comme un petit fantôme facétieux, m’habite, m’emplit. Pas une obsession, non, mais une certitude qui s’est imposée avec toute la force de son évidence. C’est cela, une évidence… Un désir grandissant, dont je réalise brusquement l’urgence, mais une urgence douce, agréable, pas de celle qui vous angoisse et vous torture. Une urgence comme une décision irrévocable, une détermination ancrée, un projet d’avenir.
 
Je n’avais jamais vraiment saisi que ce pouvait revêtir cette expression affreuse qui m’évoque la précision et la froideur d’un horloger suisse : « horloge biologique ». Comment percevoir mon corps comme une mécanique bien huilée, moi qui apprends tout juste à le découvrir et qui en explore les infinies offrandes ? Comment me retrouver dans cette formulation de magazines féminins et de psychologie de comptoir ?
Longtemps, cette « horloge », dont on me rebat les oreilles l’âge avançant et dont je devine dans le regard de mes proches l’inquiet questionnement, m’a paru une abstraction, rien ne résonnait en moi à cette évocation. Le temps ? Mais j’ai le temps, le temps n’a rien à voir avec le désir. Forte de mon intellectualisme, je me croyais au-dessus de ces femmes qui, me semblait-il, enfantaient sans se poser de questions. Quelle prétention ! Je comprends désormais qu’elles ont peut être juste ressenti ce désir avant moi, qu’il leur a fallu explorer moins de méandres. Mais le désir, c’est un sentiment qui éclot, au moment voulu, comme les jonquilles juste au sortir de l’hiver. Être mère n’a jamais été pour moi une évidence, enfin le croyais-je, du moins au sens d’une évidence sociale et biologique à laquelle mon sexe me prédisposerait naturellement. Rien de naturel pour moi que d’avoir un enfant. Trop de questions, d’appréhension, une idée tellement retournée, réfléchie, soupesée, qu’elle en avait fini par en devenir un concept dont je n’arrivais pas tracer le contour. Non, cela n’a jamais été une évidence dans le sens où femme et mère sont pour moi deux essences dissociables. Je ne me sens pas incomplète. D’ailleurs ce désir que j’éprouve maintenant n’est pas celui d’enfanter mais de vivre cette relation, cet amour privilégié avec un enfant. Le regarder grandir, découvrir le monde, lui inculquer le bonheur de vivre, sentir son corps s’endormir et se rassurer contre moi, lui apprendre les mots, les gestes, la curiosité, la morale, le sens des choses. Je n’ai pas de désir de descendance, de grossesse, de perpétuation de moi et d’une lignée, je ne voudrais surtout pas qu’il me ressemble. Si l’on me confiait à ce moment un enfant, « tout fait », je me sentirai mère dès lors que cet enfant m’adopterais. Je ne souhaite pas me retrouver en lui. Mon désir est simplement celui de vivre cet attachement et cette aventure que d’accompagner un enfant et d’en faire un adulte heureux, libre et épanoui. Je ne lie pas ce désir à l’amour d’un homme. Certainement, un enfant peut être le prolongement d’un amour partagé… Mais je vois autour de moi tant de ces amours qui s’épuisent et se déchirent sur celui qui aurait dû être justement la pierre suprême de l’édifice, la consécration de l’amour, que décidément, non, je n’y crois pas… L’image de la famille unie me terrifie et je ne suis pas dupe de son reflet éphèmère. Mère seule, je lui éviterai au moins les cris et la rancœur d’un amour qui s’éteint.

Que l’on ne dise plus que je suis égoïste. Ni plus, ni moins que d’autres… Avoir un enfant est un acte égoïste, pour qui le fait-on si ce n’est pour soi ou pour son couple ? Et parce que je prends cette décision seule, j’en assume le devoir de lui offrir tout l’amour, la tendresse et l’attention dont je suis capable, inconditionnellement, infiniment. Il naîtra de mon désir, et de celui d’un homme pour moi, et pour lui à travers moi.

Mon évidence d’aujourd’hui n’est pas celle d’un destin de femme, elle est tout autre, elle est intime, personnelle. Je ne veux pas éprouver le regret tardif, quand il sera trop tard, de pas vivre cette aventure. Je sens profondément qu’il est temps pour moi, que je suis prête. J’entends résonner ce tic-tac implacable et soudain inéluctable… Ce désir a éclos. Mon corps et mon cœur sont sortis de leur longue hibernation pour s’ouvrir à la chaleur de la vie, du bonheur, du plaisir, à la sensualité. Éveil des sens.

Déjà une première alerte, au printemps, et cette sérénité inattendue devant l’éventualité de cette vie qui était peut-être là, enfouie mais déjà cœur battant. Mon apathie totale et paisible devant une imprudence m’a surprise. Et l’attente tranquille devant l’infirmation, ou non, de cette éventualité. C’est à ce moment-là que j’ai compris. Les questions sur ma capacité à être mère, une bonne mère, se sont évanouies pour laisser place à un sentiment inconnu doux, à une quiétude, et à des images d’avenir.

Je sens au fond de moi que ma présence ici en Turquie, près de cet homme que je n’aime pas, qui ne m’aime pas mais qui me désire si fort est liée à ce désir, au mien. Il est celui que j’ai choisi, à défaut certes, pour offrir à cet enfant un mythe fondateur dont je puisse être fière, dont il puisse se nourrir. Un enfant a besoin de racines, d’histoire, de souvenirs antérieurs, de lieux, de noms, de visages pour se construire. Je ne peux me résoudre à faire un enfant seule. On ne fait jamais un enfant seule. On l’élève seule, mais dans mon fort intérieur, je ne me sens pas la responsabilité de lui offrir une histoire tronquée, sordide d’une passade d’une nuit ou d’un amant de passage. Ici, quoi que son « père » décide au moment venu quand je lui dirais, un enfant pourra trouver des racines et un passé. Je pourrais lui raconter une jolie histoire, étrange et peu commune, mais une histoire. Pas de mensonge à inventer, pas de fioriture à ajouter. Je lui offre un père dans lequel il peut d’identifier et un pays, un lieu que j’aime profondément et qui m’apaise, avec lequel j’ai moi aussi une histoire, belle et enthousiaste.

À défaut de la présence et du nom d’un père dont je vais le priver, je lui donnerai mon nom, celui de mon père qui en est si fier, et un prénom des origines de son père. Pour qu’il sache, et le monde entier avec lui, qu’il n’est pas un enfant sans père.
Bien sûr, je rêve que ce père l’accepte, ne l’ignore pas. J’espère. Ici, dans cette maison, je rêve. J’imagine cette chambre qui est la mienne en chambre d’enfant, l’armoire vide remplie de vêtements, la place du lit. Je repense à ses mots, l’année dernière quand il me confiait ce regret et cette douleur à propos de cet enfant dont il avait partagé le désir avec une autre. S’il le veut bien, un enfant pourrait vraiment fouler de ses pieds menus les tapis du salon et de l’entrée…Je ne lui demande rien, rien d’autre que de donner à cet enfant amour et racines.

Je rêve, je laisse faire la nature, je force le destin… J’essaie d’oublier cette autre expression si laide : « faire un enfant dans le dos ». J’essaie de me convaincre qu’il ne m’en voudra pas. Pour cela, je suis prête à lui mentir, à lui seul. Et s’il m’en veut, j’assumerai, avec regret pour cet enfant que j’espère, mais avec l’espoir que le temps peut-être l’adoucira…

Je rêve, parce que je ne sais pas si mon corps est prêt lui. Et s’il ne voulait pas se soumettre à mon désir ? J’appréhende qu’il ne m’obéisse pas, qu’il me refuse ce cadeau. J’appréhende à la fois le bouleversement si mon désir se réalise et ma déception s’il n’en est rien…

Ne pas y penser, laisser faire, attendre et voir…
Par Maya - Publié dans : Regards intérieurs - Communauté : Vive la féminité
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